Chers amis,
Dans le train, quelle place préférez-vous ? Une place dans le sens de la marche ou, au contraire, une place pour regarder en arrière ? Chacune de ces positions a son charme. Dans le TGV qui relie la Jérusalem de la terre à celle du ciel qu’on appelle l’Église, fort nombreux sont ceux qui préfèrent voyager contre le sens de la marche, les yeux tournés vers le passé. Et ainsi ils donnent l’image d’une Église tournée vers le passé plutôt que vers l’avenir. Les expressions telles que « on a toujours fait comme cela », « autrefois, c’était mieux » ne trompent pas.
Certes, notre TGV, qui a pris le départ dans l’éclat d’une aube pascale et est entré avec cette Bonne Nouvelle dans l’histoire du monde, emporte avec lui une riche tradition, un trésor. Néanmoins, Marie, Notre Dame, nous invite à regarder plutôt devant soi. Le train nous emporte dans le souffle de l’Esprit. Certes, je n’oublie pas que la Tradition avec la Parole de Dieu sont les deux sources de notre foi. Mais la Tradition n’est pas la répétition du passé mais l’Évangile vivant, vécu à travers les siècles et communiqué aux autres, jusqu’à la fin du monde. Comme le synthétisa le pape Benoît XVI, dans sa catéchèse du 3 mai 2006, « La Tradition est l'histoire de l'Esprit qui agit dans l'histoire de l'Église à travers la médiation des Apôtres et de leurs successeurs, en continuité fidèle avec l'expérience des origines. » C'est ce que précise le pape saint Clément Romain vers la fin du premier siècle : « Les Apôtres - écrit-il - nous annoncèrent l’Évangile envoyé par le Seigneur Jésus Christ, Jésus Christ fut envoyé par Dieu . Le Christ vient donc de Dieu, les Apôtres du Christ : tous deux procèdent de manière ordonnée de la volonté de Dieu. [...] Nos Apôtres eurent connaissance par notre Seigneur Jésus Christ que des disputes seraient nées autour de la fonction épiscopale. C'est pourquoi, prévoyant parfaitement l'avenir, ils établirent les élus et leur donnèrent l'ordre, afin qu'à leur mort d'autres hommes expérimentés assument leur charge. » (Ad Corinthios, 42.44: PG 1, 292.296)
Ainsi, cette chaîne du service se poursuit jusqu'à aujourd'hui, elle se poursuivra jusqu'à la fin du monde. En effet, le mandat conféré par Jésus aux Apôtres a été transmis par eux à leurs successeurs. Et aujourd’hui, par le service des évêques, nous avons accès aux richesses du Royaume. Quelle chance pour nous d’être dans l’aujourd’hui de Dieu en route vers notre avenir. Certes, nous ne savons pas de quoi sera fait notre voyage jusqu’à notre arrivée à la station du ciel, mais ce dont nous sommes certains, c’est que ce qui arrive à la Vierge Marie élevée dans la gloire du ciel, garantit l'avenir qui nous est promis dans le Christ. Oui, chers Amis de l’Hospitalité Notre Dame de la Voie, le Seigneur tient à nous au point de ne pouvoir supporter de rester éloigné de nous. Aussi, chaque année, la fête du 15 août nous offre une belle opportunité, celle d’entrevoir notre propre avenir.
Lors de son homélie prononcée le 15 août 2021, Mgr Aupetit l’affirmait : « Connaissez-vous le poème d’Aragon chanté par Jean Ferrat : “La Femme est l’avenir de l’homme” ? Je ne sais pas si ces poètes en avaient conscience, mais ils sont véritablement de grands prophètes. Le 15 août, nous fêtons notre avenir. C’est Marie qui accomplit ce que sera notre avenir. Quand le Christ reviendra, nous serons avec Dieu corps et âme, comme Marie. Comme nous l’affirme saint Paul : “Au retour du Christ les hommes ressusciteront. Tous recevront la vie.” Voilà pourquoi Marie est l’avenir de l’homme car son Assomption réalise notre vocation : celle d’aimer et de se laisser aimer plus profondément que le mal, le péché et la mort. Marie est notre chemin, “La première en chemin”, comme nous le chantons souvent. »
Malgré les retards habituels des trains sur le réseau Grand Est, il m’arrive de prendre ce moyen de locomotion depuis Colmar pour Strasbourg ou ailleurs… Il y a quelque temps, alors que le train avait été supprimé, je rêvais et je m’étais surpris à comparer la gare avec ces nombreux « trains » - plutôt des voitures - qui viennent et vont au sanctuaire de Thierenbach dont j’ai la charge. En un sens, le lieu du pèlerinage ressemble à une gare, et j’y assume en quelque sorte le service de chef de gare. En gare de la basilique arrivent des « trains » qui sont partis il y a quelques minutes ou heures, chargés de richesses et de pesanteurs du passé. Ils s’arrêtent avant de poursuivre leur route vers l’avenir.
En quatre décennies de ministère, j’ai eu le temps de bien connaître la gare ecclésiale de la France. Voilà pourquoi j’ai devant les yeux bien des réalités concrètes lorsque je réfléchis sur les voies du futur. Et j’estime qu’elles sont celles de la mystique. Ce terme ne désigne pas des formes désincarnées de piété, encore moins des expériences extatiques ou des techniques de concentration mentale en vue de vaincre la pesanteur. La mystique ne se confond pas davantage avec ces trains spéciaux à base de magie ou de religiosité superstitieuse qui bifurquent vers des voies d’incontrôlables révélations privées. La mystique est avant tout une communion plus vivante avec le Christ, dans l’Écriture, la prière, les sacrements, la liturgie et la spiritualité. Si j’évoque ce chemin, c’est pour que nous veillions tous, avant de nous retrouver à Lourdes l’année prochaine, à faire de la vie de prière, l’union au Christ, l’humble disponibilité à la volonté du Seigneur, la célébration des sacrements, les moyens privilégiés pour nous revoir, sous le regard de Notre Dame, à la grotte de Massabielle. D’ici là, nous continuerons notre voyage. Seuls les yeux fixés sur l’essentiel nous permettront de vivre sereinement le quotidien, malgré les obstacles.
Le souvenir des trains de nuit est lointain, mais je ne peux oublier que brillait toujours une petite veilleuse. L’obscurité n’était jamais totale. Ainsi en est-il du plan de circulation élaboré par notre Seigneur… Il avait prévu que les tunnels de la détresse, des peines et du mal ne soient jamais interminables… Comment ne pas le bénir de telles largesses ? Comment ne pas le remercier pour Marie qui nous présente Jésus, la lumière du monde.
Que les paroles de saint Bernard nous donnent d’entrer dans le mystère des fêtes mariales avec enthousiasme. « Ô homme, qui que tu sois, qui dans cette marée du monde te sens emporté à la dérive parmi les orages et les tempêtes, ne quitte pas des yeux la lumière de cette étoile. Quand se déchaînent les rafales des tentations, quand tu vas droit sur les récifs de l’adversité, regarde l’étoile, appelle Marie ! Si l’orgueil, l’ambition, la jalousie te roulent dans leurs vagues, regarde l’étoile, crie vers Marie ! Si la colère ou l’avarice, si les sortilèges de la chair secouent la barque de ton âme, regarde vers Marie. Quand, tourmenté par l’énormité de tes fautes, honteux des souillures de ta conscience, terrorisé par la menace du jugement, tu te laisses happer par le gouffre de la tristesse, par l’abîme du désespoir, pense à Marie. Dans les périls, les angoisses, les situations critiques, invoque Marie, crie vers Marie ! Que son nom ne quitte pas tes lèvres, qu’il ne quitte pas ton coeur, et pour obtenir la faveur de ses prières, ne cesse pas d’imiter sa vie. Si tu la suis, point ne t’égares ; si tu la pries, point ne désespères ; si tu la gardes en ta pensée, point de faux pas. Qu’elle te tienne, plus de chute. Qu’elle te protège, plus de crainte. Sous sa conduite, plus de fatigue. Grâce à sa faveur, tu touches au port. Et voilà comment ta propre expérience te montre combien se justifie la parole : le nom de la vierge était Marie ! » (Lc 1, 27) (extrait de la deuxième homélie Super Missus est, 17).
Ne nous lassons pas de saluer Marie, les uns en communion avec les autres et pour les autres !
Patrick Koehler, aumônier

(article paru dans Notre Dame de la Voie n° 190 de septembre 2024)